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Février 2011

« Travail de Maturité » et bilinguisme / Avant-propos

Depuis quelques années (2002), les gymnasiens ne peuvent se présenter aux examens et obtenir leur maturité fédérale qu’après avoir effectué un « travail de recherche et de composition d’une certaine importance » sur un thème de leur choix. Tout en devant respecter les termes d’un cadre général, les cantons bénéficient d’une certaine liberté pour définir les contours de ce pensum.

Celui de Fribourg, par sa DICS (Direction de l’instruction publique et des sports), a décidé que les élèves de tous ses collèges publics, dont le GYB à Payerne (Gymnase intercantonal de la Broye) partagé avec l’Etat de Vaud, accompliraient cette recherche pendant leur troisième année de programme, soit un an avant leurs examens de fin d’études.

Dans les faits, les élèves bénéficient de l’accompagnement et du soutien de leurs enseignants tout au long du processus de réalisation de ce « Travail de Maturité », ou « TM ». En contrepartie, ce sont ces mêmes professeurs/es qui proposent des thèmes généraux au sein de séminaires, les étudiants pouvant alors choisir de creuser tel ou tel aspect particulier de ces sujets. (Exemples. Thème général : « Géographie et économie du Japon » / Thème particulier : « L’empire du soleil levant à l’heure de la globalisation »).

Un thème fait actuellement fureur à Fribourg, celui du bilinguisme. Chaque année, dans l’un ou l’autre collège, quelques professeurs, le plus souvent  germanophones ou bilingues, le proposent à leurs élèves. C’est ainsi qu’une gymnasienne du Collège de Sainte-Croix, Mme Jeanne Volery, s’est intéressée aux usages du français et de l’allemand dans la capitale cantonale.

Elle a interrogé plusieurs personnes, notamment le président de la DFAG (Deutsch Freiburgische Arbeitsgemeinschaft) et celui de la Communauté romande du Pays de Fribourg. On pourra lire ci-après sa transcription personnelle de l’entretien qu’elle a eu avec votre serviteur telle qu’elle apparaît dans son « TM ».

 

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Questions pour M. Rebetez

1.  Pourriez-vous me donner votre définition du bilinguisme en général ? Et de la ville de Fribourg ? Est-ce plutôt un côtoiement entre Alémaniques et francophones ? Ou la maîtrise de la langue partenaire ?

Il y a des malentendus entre ce qu’est le bilinguisme d’une personne et celui d’une ville ou d’une commune. Il faut faire la différence entre le bilinguisme individuel et le bilinguisme institutionnel.
Le bilinguisme individuel est le fait d’une personne qui connaît et maîtrise  deux langues. Ce fait d’être bilingue est un atout, mais aussi une liberté individuelle. On ne peut obliger une personne à devenir bilingue.
Le bilinguisme institutionnel d’une commune relève de la Constitution cantonale et des lois. Selon ces fondements juridiques, la ville de Fribourg n’est pas bilingue. Pour qu’elle le devienne, il faudrait une série de décisions politiques pour changer ces critères de droit, car les habitants alémaniques représentent nettement moins que 30% de la population (voir les arrêts du Tribunal fédéral dans ce sens).

2.  Voyez-vous des avantages à ce que la ville de Fribourg devienne officiellement bilingue ?

Il faut savoir à nouveau distinguer le bilinguisme individuel du bilinguisme institutionnel ! Il y a beaucoup d’avantages d’un vrai bilinguisme pour une personne, mais ceux-ci ne s’appliquent pas forcément de la même manière à une ville.
Pour cette dernière, un avantage pourrait être d’attirer des entreprises, mais cela n’est qu’un critère parmi d’autres, et pas forcément le premier, de la direction d’une entreprise voulant s’installer quelque part et qui choisit un site. En effet, le dynamisme économique ne se mesure pas uniquement par le bilinguisme. En comparaison avec la ville de Bienne par exemple, officiellement bilingue, l’aspect compétitif de la ville de Fribourg n’apparaît pas clairement diminué par le fait qu’elle ne soit pas bilingue. En témoigne son actuelle expansion économique.
Un autre avantage pourrait éventuellement être la notoriété de la ville de Fribourg en tant que ville bilingue en Suisse. Encore faudrait-il cerner et définir un tant soit peu cette notion de notoriété.
Il y aurait également un avantage culturel. Mais il existe déjà dans les faits et sans que la ville ne soit officiellement bilingue. De nombreuses activités et spectacles culturels coexistent à Fribourg en français ou en allemand. Mais le problème pour certains d’entre eux, par exemple le théâtre, est qu’il n’y a parfois pas suffisamment d’Alémaniques pour remplir les salles.

Je prends en compte les faits positifs évoqués ci-dessus. Malgré eux, il n’y a pas, à mon sens, d’avantages évidents et péremptoires à un bilinguisme officiel de la ville.

3.  Voyez-vous des désavantages à ce que la ville de Fribourg devienne officiellement bilingue ?

Si la ville de Fribourg devait devenir bilingue, elle devrait fondamentalement s’adapter et changer ses pratiques. Toute son administration devrait devenir bilingue en très peu de temps ! Tout employé devrait être bilingue, ou, du moins, devrait pouvoir répondre efficacement dans les deux langues à tout interlocuteur potentiel. A défaut, un autre employé du même service devrait le faire.

Tout document écrit ou publié de quelque manière que ce soit par la commune devrait l’être dans les deux langues officielles. Tout cela a un coût évident et important. Devrait-il être reporté sur les impôts que les habitants et les sociétés doivent verser à leur commune ? Cela favoriserait-il l’arrivée de nouvelles entreprises sur le territoire communal ?

Je mentionne encore un effet collatéral souvent oublié. Il deviendrait certainement plus difficile pour de potentiels employés de langue maternelle française d’être embauchés par la ville, leur maîtrise de l’allemand étant souvent déficiente. Comment pourrait-il en être autrement tant que les germanophones désireux d’apprendre le français entendront parler cette langue partout autour d’eux pendant que les francophones soucieux d’acquérir l’allemand n’entendront eux, et partout dans la vie courante, que le Schwytzertütsch ?

4.  Qu’y aurait-t-il à entreprendre pour que la ville de Fribourg devienne officiellement bilingue ?

Selon le droit (Constitution et lois cantonales), la ville de Fribourg n’aurait pas la faculté de se déclarer elle-même officiellement bilingue. Cela nécessiterait une série de démarches  politiques et de votations pour changer le droit en vigueur. Le fait que la ville de Fribourg est aussi la capitale du canton devrait aussi être pris en compte.

5.  Quels sont les obstacles à un bilinguisme officiel de la ville de Fribourg ?

Selon divers arrêts du Tribunal fédéral, un bilinguisme officiel ne peut être instauré que si la  minorité linguistique représente au moins 30% des habitants de la commune. Ceci n’est pas le cas de la ville de Fribourg, où il n’y a environ que 20% d’Alémaniques. Dans ces conditions, si la majorité francophone y acceptait un bilinguisme officiel, il s’agirait d’une faveur accordée à la minorité alémanique.

Le principe constitutionnel de la territorialité a pour but de préserver l’intégrité et les limites des zones linguistiques. Son application conduit au maintien du statut francophone de la ville de Fribourg.

De plus, il faudrait abandonner toute hypocrisie et définir clairement que le bilinguisme envisagé est celui du français et de l’allemand et non du français et du suisse-allemand (voir remarque mentionnée ci-dessus, pour la question n° 3).

6.  Pourquoi, à votre avis, n’y a-t-il pas de conseiller communal alémanique parmi les cinq élus, alors que près de 20% de la population est alémanique ?

C’est une question de démocratie directe. Comme la majorité est francophone, celle-ci va majoritairement voter pour des francophones. C’est logique et humain, mais je ne crois pas qu’il y ait là de sectarisme volontaire. Si un candidat alémanique qualifié et s’étant bien fait connaître en ville de Fribourg par ses activités devait se présenter au conseil communal, il aurait des chances certaines d’être élu.
D’autre part, il n’y a pas de loi issue de la Constitution du canton de Fribourg disant qu’un des conseillers communaux doit être alémanique. Et cela vaut pour toutes les communes du canton. A majorité germanophone, la ville de Murten (ex Morat) ne compte, elle aussi, aucun conseiller communal de langue maternelle française.

7.  Pensez-vous que les Alémaniques en ville de Fribourg soient privilégiés ? (en matière de recherche d’emploi, de facilité de s’exprimer dans les deux langues…)
Dans ce cas, les francophones sont-ils désavantagés ?

En ce qui concerne l’apprentissage de l’autre langue officielle, c’est une évidence (voir remarque sous question n°3). Les conséquences que vous citez (difficultés supplémentaires en matière de recherche d’emploi et de maîtrise de la langue) suivent logiquement.

Il est vrai que cela reste aussi une question de perception. Les Alémaniques se sentent souvent défavorisés partout en ville de Fribourg.

Mais la ville a déjà fait des efforts concernant l’égalité des langues. Le nom des rues de sa partie historique est mentionné dans les deux idiomes. L’appellation Fribourg vient d’un compromis issu de l’allemand (de frei et Burg). Les Singinois ont traditionnellement utilisé (utilisent encore ?) le vocable Fryburg.
La ville aurait très bien pu adopter le nom de Libreville. Elle ne l’a pas fait et personne ne le regrette.

En conclusion et en l’état, Fribourg est une ville francophone avec une minorité alémanique qui a des droits qui doivent lui être et qui lui sont reconnus.